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Poissons dans la tourmente… climatique

Loin des yeux, loin du coeur ! Voilà pourquoi, souvent, on ne se préoccupe guère des problèmes qui font rage sous la surface des océans. Halte. Le WWF nous rappelle à l’ordre dans un rapport sur le réchauffement de la planète. Il annonce que la transformation de l’environnement marin en un gigantesque jacuzzi va bouleverser l’existence des poissons…

Les mots ne sont pas assez forts pour rappeler l’urgence. « Si nous ne réussissons pas à réduire considérablement les émissions de gaz à effet de serre, la situation des poissons ainsi que celle de milliards de personnes qui en dépendent pour leur alimentation, continuera à se dégrader ! » insiste Stephan Singer, chef de l’unité stratégique pour le climat et l’énergie en Europe du WWF. Les poissons sont déjà menacés par la pression croissante des pêches (132 millions de tonnes sorties chaque année des océans), la pollution et la destruction de leur habitat, ce changement climatique sera-t-il la goutte d’eau qui fera déborder le vase ?

 

Des migrations à prévoir

1,4 à 5,8°C (au moins optimiste) en plus d’ici la fin de ce siècle ! Ça ne plaisante pas, même s’il ne s’agit que d’estimations fondées sur des modèles mathématiques. La certitude ? C’est que le changement climatique a démarré, et ce depuis quelques dizaines d’années dans les océans qui se sont progressivement réchauffés (+1,1°C en 27 ans en surface, +0,12°C à plus de 400 mètres de profondeur en 30 ans). Parallèlement, le niveau des mers a monté… de 3,3 cm en 11 ans. Les prévisions pour le futur annoncent une nouvelle ère pour l’humanité : accélération du phénomène, augmentation supplémentaire du niveau des mers de 50 cm, modification des précipitations et même des courants marins, etc.

Et pour les poissons alors ? Globalement, une augmentation de la température de l’eau accélère leur métabolisme. Manger toujours plus, voilà ce qui les attend s’ils veulent continuer à grandir et se reproduire normalement ! Or, justement, une eau qui se réchauffe s’appauvrie en ressources alimentaires et en oxygène. Bref, l’asphyxie guette. Comment contourner le problème ? En migrant en profondeur ou géographiquement. Le ‘hic’, c’est que chaque espèce de poisson fait partie d’un tout -de la fameuse chaîne alimentaire marine- et que son départ a un impact systématique sur les espèces qui s’en nourrissent… Quel drame se fût en 1993 dans le Golf d’Alaska pour les 120 000 oiseaux marins lorsque leurs ‘gourmandises à écailles’ favorites décidèrent d’aller voir en profondeur s’il y faisait plus frais !

Incapables de plonger si bas, les pauvres volatiles sont tous morts de faim… La situation est plus inquiétante encore pour les poissons d’eau douce qui eux n’ont pas cette possibilité là. Concernant la croissance et la reproduction, beaucoup d’espèces sont très sensibles à la température. Certains, comme le loup, s’épanouissent dans les eaux plutôt chaudes -et eux seront avantagés- d’autres en profiteront pour étendre leur aire de distribution géographique, et puis, il y aura ceux qui, comme les saumons et les esturgeons, risquent de ne plus parvenir à frayer en hiver si la température ne tombe pas sous le seuil souhaité ! 

Et en Méditerranée ? 

Mer fermée reliée au productif Atlantique par le détroit de Gibraltar, bien sûr elle sera influencée par le réchauffement de la planète. Etés secs et chauds, automnes et hivers plutôt pluvieux, la Méditerranée bénéficie de micro-climats. Mais ces eaux restent assez pauvres, d’où l’importance de l’apport d’eaux douces riches en substances organiques (azote, phosphore…) issues du continent. Imaginez un peu les conséquences de fleuves et ruisseaux asséchés par les périodes de canicules à répétition !

Car ces eaux continentales favorisent le développement du phytoplancton qui alimente le zooplancton dont se nourrissent les larves de poissons et certains petits pélagiques (sardines, anchois). C’est ainsi : chaque maillon nourrit le suivant jusqu’au somment de la chaîne alimentaire où se situent des prédateurs (sars, maquereaux, loups, etc.) toujours plus importants en taille (bonites, espadons, thons rouges d’Atlantique venus se reproduire en Méditerranée au printemps).

Et justement, si l’on mesure facilement les enjeux économiques qui se cachent derrière la santé de Mare Nostrum, les plus observateurs d’entre vous auront aussi remarqué que le réchauffement des eaux a déjà modifié les rencontres. Comment ça ? Certains osent même parler de tropicalisation de la Méditerranée car les observations de certains types de requins, bécunes ou plus modestement de girelles-paons, sur les côtes septentrionales se font de plus en plus fréquentes. Et pourtant, jadis, ces espèces se contentaient du sud-ouest de la Méditerranée !

Plus salée

En temps normal, les années plus fraîches ont tendance à être bien productives grâce à un meilleur mélange de la colonne d’eau. Une augmentation de la température de l’eau ne favorisera plus ce mélange. A quoi s’attendre en Méditerranée ? A rien de moins qu’ailleurs : modification des courants marins, évaporation importante avec baisse des précipitations et des apports d’eau douce par assèchement des cours d’eau… et donc augmentation de la salinité… Et le cercle vicieux !

Diminution de la solubilité de l’oxygène, augmentation de la décomposition de la matière organique qui feront à long terme chuter la biomasse de certaines espèces. Certains en pâtiront, d’autres en profiteront… La distribution d’espèces habituées au froid (merlu, capellan) pourraient être modifiée car elles seraient contraintes de migrer. Des espèces thermophiles comme le mérou brun, la sardine dorée ou la girelle paon pourraient au contraire élargir davantage leur distribution. Enfin, elles pourront aller dans des zones jusqu’alors trop froides pour elles !

Les conséquences seront importantes dans les zones de production de poissons (deltas de fleuves, lagunes côtières, marais salés). Alors pour toutes celles -y compris les invertébrés marins- qui seront fragilisées par le réchauffement climatique, résister au tourisme, à la pollution, au dragage des fonds (et ses effets destructeurs sur l’herbier de posidonies, habitat important pour de très nombreuses espèces) relèvera du parcours du combattant !

Caroline Lepage (dossier publié dans le magazine Apnéa)

Focus Plus de ciguatera ?

Un jacuzzi marin ? Les bactéries en raffolent ! Quand il fait bien chaud, elles se développent pleinement et se reproduisent davantage. C’est un vrai régal pour elles d’aller contaminer les poissons, déjà stressés par les fortes températures, le manque de nourriture et d’oxygène. Même les défenses immunitaires, affaiblies, les laissent tranquillement agir. C’est la porte ouverte aux maladies et à toutes sortes de parasites. Et dans les lagons, les dinoflagellées, (micro-organismes fabriquant la ciguatoxine) le savent bien ! Ce sont elles les responsables de la fameuse gratte (ou ciguatera) transmise aux gourmands lorsqu’ils mangent un poisson contaminé. Les espèces herbivores ou mangeuses de corail sont directement intoxiquées, puis sont dévorées par les grands carnivores. La toxine peut ainsi se concentrer dans chaque maillon de la chaîne alimentaire marine… Différentes études ont montré dans le sud du Pacifique une relation entre la température de l’eau en surface et l’empoisonnement des poissons. On a même observé une augmentation du phénomène dans l’Océan Indien simultanément au blanchissement des coraux. Ces derniers, sous l’influence d’un réchauffement soudain, expulse leurs algues symbiotiques et meurent à petit feu. Bref, tout porte à croire que le réchauffement climatique pourrait accentuer la ciguatera…

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