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Pêcheurs à bord de l’Atlandide

De RetourSucculente bourride de baudroie, savoureux rougets à la catalane… des délices que nos papilles apprécient au prix de l’effort des pêcheurs. Ce métier difficile, né d’une passion pour la mer, transmise de génération en génération, conserve toute sa noblesse lorsqu’il résiste encore à la démesure de la pêche industrielle. Rencontre avec un métier de tradition en Camargue.

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3 heures du matin au Grau-Du-Roi dans le Gard. Les lumières blanches du port, mêlées à l’indigo d’une énorme enseigne, se reflètent joliment sur la surface de l’eau, à l’image d’un tableau peint au couteau. Dans ce décor nocturne, le petit monde de la pêche est déjà très actif, et les chalutiers alignés sont sur le départ. A bord de l’Atlantide, Jean-François se met aux commandes : “Je n’ai pas vraiment choisi. Mon grand-père et mon père étaient déjà pêcheurs. Et moi, j’ai commencé par être matelot“ confie-t-il, avant d’entamer en un clin d’oeil une manoeuvre pourtant délicate en marche arrière. Aujourd’hui, c’est lui qui est à la tête d’un chalutier.

A l’arrière, le spectacle est saisissant : les autres navires, quittant le quai les uns après les autres, semblent tournoyer ensemble dans une formidable valse avant de se dresser en file indienne. La sortie du port est en effet retardée par l’ouverture d’un pont qui relie les deux rives.

La radio mitraille la timonerie de messages amicaux, de “bonjour, bonne journée, à ce soir !” et autres plaisanteries aux accents chantants des pêcheurs originaires du Grau-du-Roi : les graulains. Enfin, le signal est donné : une rotation du pont s’amorce, libérant les navires de leur repos à quai pour une longue journée de travail…

La nuit en mer

Devant les vitres, il n’y a que l’obscurité de la nuit. Jean-François, contrarié, râle à juste titre : “Ah, ces pêcheurs de poulpes… Ils ne signalent pas la présence de leurs pièges et ça nous pose de sérieux problèmes de navigation ! On est obligé de dévier de notre trajectoire !”.

Au-dessus d’une console munie d’un nombre impressionnant de boutons, allumant les écrans des appareils, il explique l’intérêt de chacun : “Nous naviguons à 12 noeuds. Ici, le sondeur nous donne la profondeur sous la coque. Là, le radar nous indique la présence d’autres bateaux...” L’écran de ce dernier, balayé en permanence d’un faisceau qui tourne à la manière d’une aiguille sur un cadran horaire, présente une succession de cercles concentriques dont le centre représente l’Atlantide.

Le faisceau fait apparaître sous forme de courts traits épais les navires qui pénètrent dans le périmètre plus ou moins éloigné de l’Atlantide, un outil très utile en pleine nuit ! Sur l’ordinateur, le logiciel Max Sea présente une carte marine des lieux, personnalisable à volonté. Elle porte une foule d’amers et de lignes de toutes les couleurs qui trahissent les destinations précédentes de l’Atlantide.

Cette technologie “dernier cri” tranche avec le charme de la simplicité de la cabine : une jolie barre, ronde, en bois trône au centre ; à droite, une modeste mais confortable couchette attend son capitaine et au mur, le traditionnel baromètre demeure le Monsieur Météo à bord. Avec ses peintures bleues et blanches qui s’écaillent et la rouille qui s’est installée, le bateau, typique, porte les stygmates du temps et des bons et loyaux services qu’il a rendus : “il aura bientôt 21 ans et j’en suis le cinquième propriétaire” affirme le pêcheur. Mais une fois encore, l’Atlantide accomplira sans caprice son devoir : conduire les hommes en haute mer sur les lieux de pêche au-dessus des grandes fosses… Depuis la cabine, Jean-François assure la surveillance à l’avant, comme à l’arrière grâce au système qui filme en permanence cette zone éclairée par un puissant projecteur. Il ne s’agirait pas de perdre un homme !

Sacrée rencontre

Dauphins En Liberté

ORQUESD’autres pêcheurs, plutôt opportunistes ceux-là, se font attendre… Même Jean-François s’en étonne : “Il y a quelques années, tous les matins, on croisait un groupe d’orques. Ces temps-ci, on voit des dauphins tous les jours. Mais aujourd’hui, je ne sais pas ce qu’ils ont, ils n’ont pas l’air de vouloir sortir ! On les rencontrera sans doute un peu plus tard”. Une longue attente, pleine de doute et d’espoir, commence. Les yeux fatigués s’écarquillent à la recherche du moindre aileron. Mais rien pendant des minutes, ou des heures peut-être… Le temps semble s’être arrêté.
Le soleil, proche du zénith, diffuse une lourde chaleur. Il doit être passé midi. Cette fois, la mer est vraiment d’huile ! Par trois reprises, les pêcheurs remettent le filet à l’eau puis le ramène dans l’euphorie, attirant toujours plus d’oiseaux marins.
Toc, toc, toc !” Sur la vitre de la timonerie, Jean-François, donne l’alerte. Avec son expérience, il a été le premier à repérer la présence de quelques dauphins à plus de 500 mètres environ du bateau. En contre-jour, la petite silhouette noire de l’un d’entre eux se profile au-dessus de l’horizon : il exécute une pirouette aussi divine que furtive ! Une petite demi-heure plus tard, c’est un groupe un peu plus gros, accompagné semble-t-il de delphineaux, qui suit la dernière mise à l’eau du filet pour la journée. Ils nagent lentement et se rapprochent progressivement de l’Atlantide : l’un d’entre eux vient même marsouiner à trois mètres de la coque. “Ils ne sont jamais venus si près !” s’exclame Jean-François. Le spectacle, qui durera une dizaine de minutes est grandiose, à la hauteur des espérances…

Chalut à l’eau

Finalement, le croissant de lune et le noir de la nuit cèdent leur place au soleil et à l’ambiance rose bleutée de l’aurore. L’air frais iodé pénètre agréablement dans les narines… Pas un nuage, pas un bout de terre, plus de repère dans cette immensité plane : la mer est décidément clémente ce matin. Une petite embarcation de plaisance, sortie de nul part, passe à proximité du chalutier, entraînant la naissance d’une vague qui vient s’écraser contre la coque de l’Atlantide dans une mélodie aussi délicieuse que celle du déferlement de vaguelettes sur une plage de galets…

Après trois bonnes heures de navigation, il est temps de commencer la pêche. Les hommes tirent le chalut à la mer : “on traîne ainsi 60 mètres de filet…” commente le capitaine. Le poids du chalut, ajouté aux forts courants de la zone, ralentit considérablement l’élan du bateau. Le filet est entraîné dans la course de l’Atlantide pendant un long moment durant lequel il descend sur des fonds atteignant parfois plus de 250 mètres. Au moment où il faut le remonter, c’est toute une cérémonie : le bateau s’arrête, la puissance du moteur, qui tracte les câbles et le filet à bord, gronde dans un vacarme assourdissant.

Chaque pêcheur, vêtu du traditionnel pantalon ciré jaune à bretelles et des indispensables bottes en caoutchouc, est à son poste. Tous les regards suivent l’arrivée de ce chalut qui, pendu en l’air, a les allures d’une énorme bourse remplie de surprises. Dans l’atmosphère, l’excitation générale est palpable, les coeurs se mettent à battre la chamade et une seule idée martelle l’esprit des marins : “Que nous réserve-t-il aujourd’hui ? Va-t-on avoir de grosses touches ?”. Deux hommes agissent de concert pour l’ouvrir sur le pont dans un carré destiné à recevoir le butin.

Les poissons s’étalent et forment un tas mouvant dans lequel les quelques-uns, encore en vie, “serpentent” d’un bout à l’autre. Aucune prise exceptionnelle mais quelques macro-déchets, surtout des canettes de bière… “Le plus souvent, on sort des bouteilles d’eau en plastique. On a déjà eu des restes d’amphores ou d’autres objets plus inattendus” se rappelle un pêcheur au teint marqué par le soleil. “Mais de manière générale, on n’en prend jamais plus que ce qu’il n’en faut, juste de quoi vivre. Il faut savoir rester raisonnable. Le milieu marin est fragile et ce n’est pas dans notre intérêt de l’épuiser…” ajoute-t-il avec une sincérité saine avant de se remettre au travail.

Chaque geste est calculé et chacun sait ce qu’il a à faire. Les plus gros animaux sont directement triés à la main et balancés dans des caisses en plastique rouge de façon ordonnée, par espèces : raies, congres, rascasses, Saint-Pierre, rougets, langoustes, roussettes, etc. Certaines d’entre elles bénéficient d’un traitement de faveur, c’est le cas des baudroies qui sont éventrées à l’aide d’un couteau. “On leur retire les viscères car, une fois au port, elles sont vendues plus chères si elles sont déjà nettoyées !” explique celui qui exécute la tâche.

Les plus petites espèces sont d’abord ramassées à la pelle, puis dispersées sur le support de travail qui embrasse la coque sur la droite du bateau. De là, patiemment et à la main, les pêcheurs rejettent à l’eau crabes, coquillages (tests d’oursins, gros bivalves) et petits poissons. Cette abondance relative de nourriture n’est pas perdue pour tout le monde : la foule d’oiseaux, qui s’est progressivement amassée en suivant avec intérêt le trajet du chalutier, se jette dessus. L’occasion de se régaler est trop belle !

Leurs cris qui se perpétuent dans un incessant brouhaha rappellent ceux des écoliers qui sortent en récréation. Se précipitant sans retenue dans l’écume des vagues produite par le moteur, les oiseaux se battent pour chaque poisson avant de s’envoler, tous ensemble, parallèlement au bateau comme pour l’escorter. Puis, ils replongent à nouveau dans l’écume sur tribord, là, où les pêcheurs rejètent les déchets… Ce manège durera une éternité jusqu’à ce que s’achève le triage des prises.

Retour auGoéland port

Cette fois, il est l’heure de rentrer au port. Le pont est nettoyé au jet. Ajoutant de temps en temps un peu de glace, les trois pêcheurs rangent de façon soigneuse, agréable à l’oeil pour le futur client, les poissons dans les caisses rouges. Ils les empilent ensuite les unes sur les autres pour former des blocs. Après les avoir régulièrement inondés d’eau qui ruisselle d’une caisse sur l’autre, les hommes recouvrent les blocs de bâches et les placent à l’ombre. Le bateau est maintenant aussi propre qu’au départ de ce matin et les marins peuvent enfin aller se détendre dans une cabine qui leur est aménagée.

Offrant généreusement un verre à boire dans une ambiance remplie peu à peu par la fumée des cigarettes qui se consument, ils jettent un coup d’oeil à l’horloge : “on sera de retour vers 17h30 et une fois à quai, on ne demande pas notre reste ! D’ailleurs, ce qu’on préfère… c’est le vendredi soir !”. Un moment de réflexion pour décrire ce qui est le plus difficile dans ce métier : “En hiver, la pluie, le froid, et surtout le vent…” explique l’un d’entre eux. “Oui, le plus insupportable, c’est le vent !” reprennent-ils à l’unanimité. Dure journée pourtant ensoleillée celle-là…

L’arrivée, avec d’autres chalutiers, dans le canal du port du Grau-du-Roi est triomphante. Les gens, qui attendent la rotation du pont pour passer sur l’autre rive, font des signes et lancent des mots d’amitié aux marins. L’Atlantide retrouve sa place pour une courte nuit de repos. Sur le quai, un cariste qui va d’un chalutier à l’autre transporte sur son engin les produits de la pêche du jour jusqu’à l’entrepôt de la coopérative. Il vient chercher les blocs ramenés par l’Atlantide. Les hommes peuvent enfin rentrer chez eux, alors que Jean-François file pour assister à la criée informatisée.

A l’intérieur de l’entrepôt, il fait vraiment froid mais la visite vaut le détour ! On ne se lasse pas d’admirer les plus belles pièces : aujourd’hui, deux thons énormes qui semblent nous surveiller du regard… Dans un petit amphithéâtre à part sont vendues les caisses de poissons de chaque navire selon leur ordre d’arrivée. Aujourd’hui, celui de Jean-François est en onzième position. Une par une, elles défilent sur un tapis roulant après être pesées puis présentées aux acheteurs. Le chiffre de vente au kilo pour chaque espèce et chaque lot, fixé d’avance selon le cours du jour, est affiché sur un écran.

Il dégringole rapidement jusqu’à ce qu’un acheteur, intéressé, arrête le prix grâce à un bouton logé sous sa chaise et sur lequel il n’a qu’à appuyer. Tout va très vite. Encore un peu de patience et Jean-François connaîtra les gains du jour. Il est déjà 18 h bien passé, il va enfin pouvoir rentrer chez lui, se ressourcer auprès de sa femme et de ses enfants. “Je me couche vers 22 h !” dit-il en souriant. Pas question de traîné : à 2h30 du matin, il devra être prêt pour une nouvelle journée de travail !

Caroline Lepage (article rédigé en 2006 publié en 2017 sur MerseaPlanète)

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