«

»

Imprimer ceci Article

Des larmes de sirènes pour la vie marine

Cnossos2A l’occasion de la Journée Mondiale des Océans… Aujourd’hui, les polymères synthétiques (les matières plastiques) sont incontournables. On en trouve partout. Même en plongée : sans eux, pas de matos high tech dernier cri, pas de confort dans l’eau ! Dommage qu’en fin de carrière, le plastique ne soit pas toujours fantastique… 

Requin à pointes noires

8 juin, Journée Mondiale des Océans

Polyéthylène (PE), polypropylène (PP), polychlorure de vinyle (PVC), polystyrène (PS), tous des polymères de synthèse aux noms bizarres. Mais qu’est-ce qu’un polymère ? Une très grosse molécule constituée de l’assemblage de plus petites identiques, des monomères. Hermann Staudinger, prix Nobel de chimie en 1953 pour la mise en évidence de ces macromolécules, est un peu le père des polymères…

Tropiques

Et surprise, la nature en est remplie : tenez, votre ADN, c’est un polymère tout comme la cellulose ou les lignines du bois, l’amidon sans lequel le bon pain ne serait rien, les alginates des algues brunes reconvertis en gélifiants dans les aliments, etc.

Bref, il existe tant de polymères à l’état naturel que les chimistes, décidés à développer de nouveaux matériaux, les ont étudiés de près. Ainsi est née la nitrocellulose (ou coton-poudre) en 1846 à partir de cellulose et d’acide nitrique. Passée entre les mains des frères Hyatt, en présence de camphre extrait du camphrier, elle devient en 1869 celluloïd, premier plastique (d’origine végétale). Mais celui-ci est encore trop inflammable pour connaître un succès retentissant.

Plongée bouteille Pollution Plages

Terre plastique

Le vrai boom vient de Leo Baekeland. En aboutissant à la résine de ses rêves en 1907, ce chercheur belge fait basculer le XXe siècle dans une nouvelle ère. A coups de fortes pressions et hautes températures infligées à du phénol et du formaldéhyde, il obtient du formaldéhyde de phénol, premier polymère de synthèse qu’il rebaptise bakélite.

TéléphoneBon marché, presque incassable, léger, imperméable, malléable à chaud et isolant électrique, ce matériau révolutionne la société : il chamboule l’univers des télécommunications en contribuant à l’avènement de la radio dans tous les foyers puis du téléphone.

Certains de ses descendants ne font pas long feu. Mais dés les années 1950, d’autres tels le polyéthylène (PE) entré par la cuisine (et qui fera le succès d’une marque américaine de récipients hermétiques) s’installent définitivement dans notre quotidien.

Plongeur en polymères

C’est une révolution. Le vite périssable l’emporte sur le longuement durable, et l’industrie sur l’artisanat. Mobilier, jouets, vaisselle, emballages, bouteilles, sacs, etc. tout devient plastique. Facile, le pétrole coule à flot et les gens ne demandent qu’à consommer plus pour se libérer de leurs frustrations passées.

Dans les centres commerciaux, entreprises, maisons, les polymères de synthèse font un carton ! Dans le secteur des loisirs aussi, et nous, plongeurs, en profitons aujourd’hui : imaginez par exemple que les premières palmes, inventées en 1933 par le français Louis de Cordelieu, étaient en toile…

Mer plastique

Blue PlanetL’euphorie est mondiale. A la fin des années 1960, quelques uluberlus écolos tirent la sonnette d’alarme, histoire de rappeler que consommer plus, c’est aussi jeter plus. Aïe, réveil douloureux 10 ans plus tard qui ne freine toujours pas l’engrenage !

En ce début de XXIe siècle, 260 millions de tonnes de plastique sortent chaque année des usines. Certes, il y a du mieux, des efforts consentis pour trier les déchets, les recycler voire les reconvertir en pétrole, concevoir des bioplastiques, toutefois l’ensemble reste insuffisant. Et sur tous les continents, le plastique s’amoncelle. Dans les océans également…

Plastic PlanetDécharges sauvages, transport des marchandises par cargos, tempêtes, ruissellement des eaux, tous ces facteurs contribuent au drame : tôt ou tard, une partie de nos déchets (dont 80% en plastique) finit en mer, avant pour certains de s’échouer au gré des marées sur les plages.

Pour les autres, en six décennies, ils ont envahi l’océan. Piégé par les courants marins, ce plastique forme des nappes tourbillonnantes géantes comme le vortex d’ordures du Pacifique Nord grand comme la France (300 000 morceaux flottants au km²) découvert en 1997 par le célèbre Charles Moore et médiatisé par Greenpeace ou celui de l’Atlantique nord mis en évidence en 2010 par la Sea Education Association…

Thilafushi, l’enfer au paradis

Malé

Ah les Maldives : explorer les récifs coralliens et jouer les Robinson Crusoé ! Oui, mais ce bonheur a un prix, pour la nature aussi. Car même au paradis, nous produisons 3,5 kg de déchets par jour. Chose facile à oublier, tout étant fait pour…
CorailThilafushi – 7 km de long, 200 m de large – n’est en effet pas de ces îles que l’on propose en excursion aux touristes. C’est une décharge monstrueuse tenue à l’écart. Pourtant, elle ingurgite leurs détritus et ceux des 100 000 habitants de Malé la capitale, soit 330 tonnes d’ordures quotidiennes.

Montagnes de bouteilles plastiques, déchets électroniques et emballages, fumées noires s’échappant de tas d’immondices : comment croire qu’avant 1992, année de sa triste reconversion, cet enfer était un petit bijou maldivien comme les autres ?

 

Planète plastique

OLYMPUS DIGITAL CAMERAAutant de soupes plastiques indigestes pour la faune marine ! Environ 270 espèces en pâtissent soit par ingestion, soit étranglement : tortues qui prennent les sacs plastiques pour des méduses dont elles raffolent, dauphins qui eux les confondent avec des céphalopodes, albatros ou goélands pas trop regardants sur le menu ingurgitant brosses à dents et bouchons, loutres et otaries prisonnières de filets en nylon, baleines qui se noient dans ces filets de pêche fantômes, poissons qui gobent des granulés au lieu d’oeufs d’autres poissons. Oui, en mer, le plastique tue (100 000 victimes chez les mammifères, 1 million chez les oiseaux).

Pire, cette pollution visible en génère une invisible ! D’une part, d’innombrables déchets coulent. D’autre part, que ce soit en surface ou sur les fonds marins, sous l’effet de l’érosion et de la dégradation par l’eau de mer et la lumière, beaucoup sont réduits en fragments minuscules, ce qui libère les agents plastifiants donnant ses caractéristiques au plastique.

Des larmes de sirène par milliards !

Microfragments de plastique (MED)A tel point qu’il y en a jusqu’à six fois plus que de plancton dans certaines zones du vortex du Pacifique Nord ! Les larmes de sirène sont des microdéchets plastiques de 5 mm au plus. Entraînés des cours d’eau au littoral ou perdus en mer par les cargos, certains sont des fragments issus du morcellement de macrodéchets, d’autres des granulés industriels (matière première du plastique).
Dans l’océan, ils se mêlent au plancton et sur les plages du monde entier, aux laisses de mer. Véritables éponges à polluants (PCB, etc.), les larmes de sirène sont avalés par les animaux marins et la faune côtière, ce qui nuit à leur santé et à la nôtre, forcément…

Tortues

En tête ? Les phtalates qui l’assouplissent, le BPA ou bisphénol A qui le durcit et les PBDE ou polybromodiphényléthers qui l’ignifugent. Toutes ces molécules contaminent la chaîne alimentaire marine. Difficile de ne pas se sentir concernés en tant que plongeurs, comme en tant que consommateurs car qui mange du poisson ? La boucle est bouclée.

Pour ceux qui veulent en savoir plus, Werner Boote et Gerhard Pretting, au travers du film Plastic Planet et du livre du même titre (aux éditions Actes Sud), la mettent parfaitement en lumière. Sur le terrain, associations et personnalités se mobilisent : en 2010, David de Rothschild et son équipe ont sillonné le Pacifique à bord du catamaran Plastiki fait de 12500 bouteilles en PET (polyéthylène téraphtalate), la Surfrider Foundation organise, elle, chaque printemps les Initiatives Océanes, opérations de nettoyage du littoral, etc.

GoélandsBref, le message est clair. Nous profitons tous des avantages du plastique, mais il faut de toute urgence trouver ensemble des solutions pour qu’il ne finisse plus sa course dans l’océan et qu’il cesse de polluer l’environnement…

Un dossier science et d’autres à retrouver dans le magazine Plongeur.com (téléchargement gratuit sur le site web)

Plongeur.com

Du plastique fantastique ?

Pour en produire, les industriels misent sur une énergie fossile vouée à disparaître : le pétrole. Or, le plastique lui, une fois usagé, ne disparait pas, aucune bactérie n’étant théoriquement capable d’en venir à bout… A moins que ?
OLYMPUS DIGITAL CAMERAScoop en mars 2011 à la 5e Conférence Internationale sur les Débris Marins, Tracy Mincer et Linda Amaral-Zettler de l’Institut Océanographique de Woods Hole ont annoncé la découverte en microscopie électronique de ce qu’ils surnomment déjà la « plastisphère » !
D’après les premières analyses, cette microfaune de bactéries (différentes de celles des eaux environnantes ou présentes sur les algues) du genre Vibrio (comme celle du choléra) et d’eucaryotes plus complexes semble effectuer une « digestion » marine du plastique dont on ignore encore tout. En résulte-t-il des sous-produits dangereux, des toxines qui passent plus facilement ou non dans la chaîne alimentaire marine ? Les chercheurs ont du pain sur la planche et en attendant pour nous, il n’y a pas 36 solutions…
Recycler le plastique usagé ? Possible avec le PET, le PEhd et le PVC transformés en nouveaux flacons, fibres textiles, revêtements. Avec un peu d’imagination, ça pourrait l’être aussi avec le plastique ayant échappé au tri sélectif : la preuve avec l’étonnant Vac From The Sea, aspirateur constitué de déchets collectés en mer (joli coup marketing de la marque Electrolux qui dit vouloir s’engager dans la production d’appareils domestiques durables) !
OLYMPUS DIGITAL CAMERAAutre alternative, les bioplastiques. Mais les défis sont nombreux (en particulier, ce développement ne doit pas se faire au détriment des cultures destinées à nourrir l’homme). Dans l’idéal, un bioplastique serait à la fois tirés de ressources végétales renouvelables (blé, maïs, canne à sucre, soja, etc. non OGM) et biodégradables, ce qui pour l’heure est loin d’être le cas.
Le PLA (acide lactique polymérisé) peut répondre à ces critères. Il provient du maïs (amidon) ou de la canne à sucre. Un objet en PLA se dégrade en un mois au compost contre 4 siècles pour le PET ! Qui sait : d’autres matériaux pourraient voir le jour grâce auxquels le plongeur se verrait, demain, équipé du masque aux palmes en polymères 100% vert ?

Méditerranée En Danger (M.E.D.)

Bruno Dumontet, chef d’expédition M.E.D.

Qu’est-ce que l’expédition M.E.D.?

Méduse ou sac plastiqueUne structure regroupant scientifiques et environnementalistes européens. Si nous travaillons aussi sur les méduses, cétacés, etc. notre objectif principal est l’étude des microfragments flottants de plastique en Méditerranée. Cela n’a jamais été fait ! A bord du voilier Halifax, l’idée est d’obtenir un « focus » de la situation générale. Pour la première mission en 2010, nous nous sommes appuyés sur les recherches de l’institut 5-Gyres [NDLR : dont Charles Moore est l'un des piliers scientifiques]. Il nous a d’ailleurs fourni le Manta-Trawl, filet permettant de prélever les échantillons.

Avez-vous déjà des résultats ?

MED 2014En effet. Nous n’avons pas étudié toute la colonne d’eau mais le neuston (les organismes vivant dans les 10 à 15 premiers centimètres d’eau sous la surface). A partir d’une cinquantaine d’échantillons, les analyses de l’Ifremer et de l’Université de Liège permettent de faire une première extrapolation qui confirme nos craintes : il y aurait 250 milliards de microfragments plastiques en Méditerranée ! Pour avoir des chiffres plus précis, il faut continuer à prélever un peu partout.
Nous nous intéressons aussi aux myctophidés et à leur capacité à ingérer le plastique. Présents dans tous les océans, ces petits poissons remontent des abysses la nuit car ils suivent la migration verticale du plancton dont ils se nourrissent. Or eux mêmes sont les proies d’oiseaux, de poissons (que nous consommons), dauphins, etc. Imaginons que le plastique passe dans leur organisme, il pourrait remonter toute la chaine alimentaire marine…

Peut-il exister un vortex d’ordures en Méditerranée semblable à ceux du Pacifique ?

C’est peu probable. Mais il peut exister des fronts de courants avec des concentrations de déchets importantes, du côté de la Sicile et de l’Italie par exemple. Tout ceci reste à vérifier. Pour l’instant, nous n’avons que des ébauches de réponses…

Manta trawl (MED)Echantillons d'eau de mer (MED)Poissons

Dauphins2

Sixième continent… et un septième ?

Autres articles intéressants...

Le TGV file à 574,8 km/h
Ce mardi 3 avril 2007, en filant à 574,8 km/h, le TGV a battu le record du monde de vitesse sur rail sur la ligne Strasbourg-Paris ! Un succès, partagé par SNCF et Alstom, qui confirme la position de leader de la France sur le marchémondial du transport ferrov...
Méditerranée, requins en danger !
En Méditerranée, les requins ont été décimés… (extrait de EXPLORATIONS EN TERRE ANIMALE paru aux éditions EDP Sciences)
Pourquoi les flageolets ne sont-ils pas très distingués ?
Les flageolets sont des grains extraits de haricots. Cuisinés avec un bon gigot d’agneau, ils sont très appréciés, mais plutôt le week-end… (extrait du livre POURQUOI LES MOUCHES AIMENT-ELLES LES CROTTES ?)
Quand nos peaux bleues finissent en court-bouillon...
Pas de scoop ici, les ailerons de requins sont très recherchés pour la préparation d'une soupe à la mode en Asie. Ainsi, afin de ne jamais manquer de l'ingrédient essentiel à cette recette, quelques dizaines de millions de squales sont enlevés chaque année à l...

Lien Permanent pour cet article : http://merseaplanete.com/oceans-de-polymeres/

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Vous pouvez utiliser les balises HTML suivantes : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>