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Le mérou brun nous dit tout

Epinephelus marginatus, ou moins pompeusement le mérou brun, est une star en Méditerranée. ‘Cool’, la star n’hésite pas à s’approcher de ses fans, les plongeurs. Nous l’avons rencontré en chair et en os, histoire de percer quelques-uns de ses secrets… Sacré personnage effectivement. 

On dit que vous êtes l’emblème de la Méditerranée. D’où vous vient cette image ?

Je la dois sans doute plus à mon physique qu’à mon caractère pantouflard et solitaire (à titre exceptionnel, il m’arrive de partager mon territoire avec un ou deux autres mérous). Beau gosse ? Pas spécialement, je préfère dire que ma ‘bouille’ attire la sympathie. Non, je ‘ne tire pas la tronche’ avec ma gueule tombante et ma lèvre inférieure retroussée vers l’avant et j’assume parfaitement cette image de ‘pépère’ ! D’ailleurs, j’imagine que les proies que j’avale et empêche définitivement de reprendre leur liberté à l’aide de mes nombreuses petites dents coniques ne me trouvent pas si pépère que ça… J’ai quand même un atout charme : mes beaux yeux proéminents qui m’offrent un large champ de vision, donc une bonne vue.

Côté taille, je suis plutôt trapu pour mon mètre dix de longueur. Dire que les plus grands d’entre nous atteignent 1,50 m pour un poids de 65 kg : j’ai encore de la marge ! Ma livrée chocolat est couverte de taches blanchâtres qui rappellent les nuages. Précieux indices qui permettent aux biologistes de me reconnaître (après photo-identification facilitée grâce au logiciel Recomero, lequel contribue à la gestion de la population de mérous en Méditerranée) et d’étudier mon comportement. Car croyez-moi, quand je suis fâché, ça se voit. Il me suffit de faire varier l’intensité de la couleur de mes tâches pour vous avertir de mes émotions… et intentions ! Petit, j’étais plutôt brun-verdâtre avec des taches plus marquées et bien jaunes. Sinon quoi d’autre d’important ? Ma longue nageoire, ses 11 épines et sa quinzaine de rayons mous, ma nageoire anale, ses 3 épines et 8 rayons mous et le discret liseré blanc dessiné sur le bord postérieur très légèrement arrondi de ma queue. Voilà un portrait complet.

Où a-t-on des chances de vous rencontrer ?

Dans les régions chaudes : en Méditerranée bien sûr, et pourquoi pas, mais c’est plus rare, en Atlantique Est (du Golfe de Gascogne jusqu’aux côtes africaines). Sachez que je me plais bien dans 10 à 20 mètres d’eau. Adolescent, je vivais plus haut, entre 5 et 10 mètres de profondeur. Mais ne doutez pas de mes capacités de plongeur : je peux facilement descendre à 200 m. Par contre, je suis exigeant sur le milieu. Les herbiers de posidonies ou la pleine eau, non merci ! Je préfère les zones rocheuses. Avantages ? Disposer immédiatement d’abris en cas de besoin, et demeurer à proximité de son trou favori. Je n’hésite pas à m’y réfugier si je suis blessé. Dans ce cas, je gonfle mes opercules, ‘hisse’ ma dorsale, et il devient quasiment impossible de me déloger !

Vos plats préférés ?

Simples mais variés : poissons, crustacés (mmmh délicieuses langoustes, crabes), et céphalopodes (seiches, poulpes, calmars). Comment ça, vous pensez que je ne suis pas assez rapide pour ce genre de proies ? Détrompez vous, je dispose de muscles puissants qui me permettent de réaliser de surprenantes accélérations. Ensuite, j’ouvre simultanément la gueule et les opercules, ce qui créé une forte dépression. Hop ! Ma victime est aspirée sans même avoir eu le temps de comprendre ce qu’il lui arrivait. D’ailleurs, je l’avoue, j’aime bien user de ce petit effet de surprise avec les plongeurs. Face à eux, je disparais comme par enchantement. Et lorsqu’ils me croient parti, je réapparais aussi sec… dans leur dos. Emotion garantie !

Comment ça se passe avec les filles ?

Les filles ? Ne m’en parlez pas. Je sais ce que c’est pour en avoir été une il y a longtemps… Les biologistes parlent d’hermaphrodisme protogyne, de bien grands mots pour expliquer que nous naissons femelles puis changeons de sexe vers 10-12 ans (taille d’environ 80 cm). Nous atteignons heureusement la maturité sexuelle quelques années plus tôt, vers l’âge de 4-5 ans, soit autour d’une taille de 40 à 50 cm. Par contre, pendant l’inversion, interdiction de flirter ! Cette période d’abstinence est de courte durée. Parfois, il se produit un décalage. Lorsqu’elles sont sur une zone où se trouve une forte concentration de messieurs, certaines femelles peuvent présenter un comportement mâle typique (territorialité), alors qu’elles ne disposent pas encore des attributs physiques correspondants. Bref, tout ça pour vous dire que passés 15 ans, nous sommes tous des mecs qu’une longue vie active attend. Si tout se passe bien, rien ne nous empêche d’entrer au club des ‘quadra’, voire des quinquagénaires !

Et cette histoire d’inversion sexuelle ne pose pas de problème ? 

Evidemment. Vous vous doutez bien qu’un certain équilibre entre petits individus – les femelles – et grands – les mâles – est nécessaire pour la survie de notre espèce. D’autant plus qu’un mâle ne se reproduit qu’à condition d’avoir plusieurs dames à disposition. Compliquée la situation ? Je vous l’accorde… A la saison des amours – en été – nous nous réunissons sur des sites spécifiques, et en avant le speed-dating ! Jusqu’à présent, on préférait roucouler dans le Sud de la Grande Bleue, du côté de la Tunisie (là où j’ai grandi comme la plupart de mes amis, avant de venir m’installer en France). Mais ces derniers temps, vous qui plongez ici avez peut-être eu la chance de croiser des bébés mérous de quelques centimètres à peine ?

En effet ! Pour quelles raisons ?

Autrefois, dans les années 50, les mérous étaient abondants sur le littoral du Sud de la France. Puis, victimes d’une pêche non contrôlée – ils étaient très prisés pour le goût de leur chair mais aussi comme trophée de chasse (d’autant plus qu’ils sont faciles à tirer) – la population s’est effondrée. Les autorités françaises ont donc décidé d’interdire la chasse sous-marine à partir du 2 avril 1993 et ce, jusqu’au 31 décembre 2007. D’où notre retour… Et puis le réchauffement climatique a joué en notre faveur. Il fait aujourd’hui plus chaud dans les eaux du nord-ouest de la Méditerranée. Toutes ces conditions réunies donnent envie de s’y installer définitivement et d’y voir grandir les petits. Voyez ce qui se passe en Corse, on ne peut plus mettre une écaille devant l’autre depuis la mise en place du moratoire en 1980 ! Et le phénomène est parti pour durer car les mérous y sont protégés jusqu’au 31 décembre 2012… Du coup, mérous bruns, badèches, cerniers, mérous royaux et mérous gris profitent des merveilleux décors que leur offre l’île de beauté. Tranquilles, les cousins !

Ah, vous avez de la famille dans la région ?

Oui. Pour tout vous dire, j’appartiens à la famille des Serranidae, sous-famille des Epinephelinae qui comporte 21 genres. Le mien,Epinephelus, compte une centaine d’espèces réparties dans le monde. En Méditerranée même, nous sommes huit du clan des Epinephelinae… Il y a Epinephelus aeneus le mérou blanc, E. caninus le mérou gris, E. costae la badèche, Mycteroperca rubra le mérou royal et Polyprion americanus le cernier que vous pouvez tous croiser dans les eaux françaises, ce qui n’est pas le cas pour les cousins de Haïfa (E. haifensis) et malabar (E. malabaricus). Bon, vous en savez déjà un peu plus sur moi. N’hésitez pas à venir me rendre une petite visite ou à participer, par le biais de vos observations, aux programmes d’études menés par le GEM, Groupe d’Etudes du Mérou : www.gemlemerou.orgCette association loi 1901 regroupant scientifiques et passionnés travaille main dans la main avec les plongeurs et les chasseurs sous-marins par l’intermédiaire de fiches d’observation…

 

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