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LAURENT BALLESTA ET LE CLICHE DE L’HOMME POISSON

En France, le monde des as de la plongée est soit petit – en train de disparaître avec la biodiversité marine ? – soit un grand secret. Il a fait quelques morts au cours de son histoire vers les grandes profondeurs… Aussi, les rares noms célèbres de « plongeurs vivants » circulent comme leurs propriétaires dans les allées du mythique salon de la plongée, événement qui a la brillante idée (en plus d’être connecté aux visiteurs) de se tenir une fois par an en janvier à Paris. Avec 100% de chance d’y admirer entre autres des clichés du biologiste marin Laurent Ballesta, une marque à lui tout seul qui a donc su se faire un nom également dans la photographie et à la télévision.

Et pour celles et ceux qui aimeraient la mer, mais pas la plongée, avec tous ses tuyaux épais, ses lourdes bouteilles et combinaisons qui ont le don de transformer même un beau mec au corps harmonieux en horrible bibendum boursouflé jusqu’aux bords de la cagoule, il faut résumer l’état de cette population d’êtres terrestres qui nagent sans nageoires, à la force des bras et surtout des palmes.

Seulement une fois qu’ils ont surmonté le mal de mer lors de l’épreuve de la statue vivante, assez fréquente consistant à ne pas trop bouger pendant que des assistants s’occupent de la fermeture éclair dans le dos et de l’enfilage de cagoule… C’est ça ou avoir encore plus « les boules » de se débrouiller seul, épuisé avant de se jeter comme un mort vivant dans l’eau froide, le plus souvent…

A la télévision

Bref, les non plongeurs ont le droit de croire que les plongeurs sont des fous ou que sans eux, ils ne connaîtraient pas grand chose de leur planète. Ce qui est un comble pour les habitants de la planète bleue… Et ils auraient raison d’attendre beaucoup de la télévision dont le devoir est de financer les programmes qui participent à une meilleure connaissance de l’univers marin : même si tout le monde ne plonge pas chez les terriens, et que quelques poissons, eux, semblent marcher dans les zones de balancement des marées quand d’autres plongent avec des sortes de pattes en plus de leurs nageoires.

Depuis l’époque Cousteau, il y a donc un grand vide dans ce domaine sur le petit écran (qui n’est pas celui du smartphone). Un vague souvenir d’émissions récurrentes a pourtant marqué les débuts des années 2000, mais il n’a pas réussi à entretenir la flamme qui aurait dû permettre aux téléspectateurs friands de découvertes de s’émerveiller d’images de la faune et de la flore sous-marine tout en se tenant informés de l’évolution des paysages sous la surface.

Toutefois, les fans gardent en mémoire les Carnets de plongée présentés par Francis Le Guen, et moins orienté sur le grand bleu, Ushuaïa dont les dernières séquences aquatiques ont incité Nicolas Hulot, actuel ministre de la « transition écologique et solidaire » – de l’écologie, quoi – à faire une place honnête dans son émission au jeune Laurent Ballesta. On découvrait donc à l’écran un grand volontaire tout frais tout mouillé pour représenter la « communauté des plongeurs », en réalité au sec à terre, un vrai biologiste marin dont le regard révèle aujourd’hui le niveau d’expertise.

Scientifique qui a trop souvent été catalogué, pour ne pas dire résumé ou caricaturé au rang d’homme poisson… Homme poisson, pas plus que je ne suis une femme grenouille, précision importante toujours. En parlant de précision, en exerçant son sens de l’observation, on finit par reconnaître la patte du naturaliste attentif et patient qu’est Laurent Ballesta. Clic, au bon endroit, au bon moment, la photo est dans la boîte, même si elle est numérique et reliée à internet en surface… Mais n’en doutez pas, ce gars la doit avoir des trésors de clichés argentiques, et des tas de diapositives à faire rêver les rédactions des grands hebdomadaires d’aujourd’hui. Peut-être qu’un jour, il aura l’opportunité d’en faire un livre ?

Dans les livres

En attendant, il « mitraille » comme les reporters actuels, au numérique, et avec quel appareil, car il faut un caisson en plus ! Et il est peu probable que ce professionnel des portraits de requins (mais pas que, il croque aussi parfaitement des invertébrés que vous n’auriez même pas aperçu, vous, simples terriens) apprécie le selfie imposé par le genre humain dans des conditions parfois… inhumaines ? Poser dans un salon parmi la foule, et sur les murs, des photos de soi ou de poissons venus le saluer ou de mollusques quasiment immobiles sur le fond, il faut en effet voir dans un tel phénomène quelque chose d’animal. Pour moi, journaliste scientifique qui suis sa carrière depuis bientôt 20 ans, il ne l’est pas aussi précisément.

Laurent Ballesta n’est pas l’homme poisson, ou plutôt, il est comme une énigme à résoudre dans un écosystème global où quelque part, survivent encore quelques poissons. Je l’ai d’ailleurs vu entre « deux eaux » dans des reportages à la télévision. Je l’ai aussi écouté à la radio. J’ai même acheté quelques-uns de ses ouvrages (pour finir par le citer dans l’un des miens sur les dinosaures) et toujours ce même mystère, de héros des temps modernes qui semble se chercher une place sur Terre. Ecosystème terrestre, écosystème marin ? Est-ce que l’homme fuit l’un pour trouver refuge vers l’autre, et dans quel sens ? Où se trouve le bonheur ? C’est une question qu’il m’arrive de me poser depuis que je l’ai interviewé pour la première fois en 2002.

J’étais alors journaliste pigiste régulière pour des magazines de plongée – Océans, Apnée, Plongée Magazine – qui ont eu le tort de disparaître dans un silence médiatique à peine compréhensible. Les champs de posidonies de la région de Montpellier, les poulpes, dauphins et requins du coin en ont probablement fait une déprime, comme les lecteurs. Ou ils ont migré avec le reste de la presse palmée à Marseille, alors que tout le littoral français (et sa faune) attend désespérément un regain d’intérêt local de la part des journalistes.

Un prochain boum qui fera du bien à la profession, comme à l’ensemble de l’environnement marin ? En attendant, ils ne sont pas si nombreux, les spécialistes, à pouvoir prétendre connaître assez les comportements des espèces, leurs habitudes ou leur évolution en fonction de changements pour adapter nos propres comportements humains aux modifications naturelles sur le littoral. Evidemment, quand l’appareil photo est si imposant qu’il fait figure de bouclier devant une meute de squales, la vitesse de réaction de l’être humain forcément stressé ne fait plus de lui un observateur calme. Voilà pourquoi il est important de signaler que Laurent Ballesta est d’abord biologiste marin avant d’être photographe…

Laurent Ballesta et Pierre Descamp

Et que ce titulaire d’un DESS en gestion des écosystèmes marins décroché en Corse risque parfois sa peau ailleurs, même à l’abri dans sa sublime combinaison rouge BlancPain ! Quand j’avais eu l’occasion d’aller interviewer ce plongeur aussi discret qu’un poisson-pierre dans un récif corallien de Polynésie, nous n’étions pas seuls…

Pierre Descamp l’avait accompagné dans l’épreuve qui peut paraître angoissante, même pour la personne qui pose les questions. En 2002, je débutais dans le métier et j’étais avant tout scientifique. Je ne cherchais pas la petite bête, mais juste à en savoir davantage sur les motivations qui peuvent pousser des hommes à plonger dans des lieux parfois les plus inhospitaliers de la planète.

Sans diplôme officiel de plongée à l’époque (et depuis PADI niveau 2 rouillé aujourd’hui), je n’en menais pas large devant ce duo de professionnels qui m’expliquaient, chacun à leur façon, les raisons de la naissance de leur association L’Oeil d’Andromède en 2001, aujourd’hui basée à Carnon. Je posais les questions, tout en écoutant fébrilement la réponse de l’un rebondissant aussitôt sur celle de l’autre dans un exercice de gymnastique mental à trois enfin de compte assez difficile.

Dans ce double langage, je réussissais à entrevoir les caractères radicalement différents de ces plongeurs pourtant unis dans le même projet. La discrétion de Laurent s’envolait franchement et sans détour à la question du « pourquoi du comment » : « Le but… allier les études à notre passion. Faire de la biologie tout en étant sur le terrain en continuant à faire de l’image », comme en écho « au plaisir à être sous l’eau » défendu une minute plus tôt par Pierre Descamp.

Le coelacanthe ou le requin pèlerin ?

Femme barboteuse de surface face à deux hommes plongeurs des profondeurs, j’avais le palpitant qui me faisait couler les perles de sueur sur mon front : oui, j’étais impressionnée, par les photos du biologiste Laurent Ballesta et les explications techniques de son collaborateur. Ma timidité depuis s’est estompée, pas mon intérêt pour la trajectoire des plongeurs unis par « leur passion ». En 2002, nous avions beaucoup à Montpellier : le soleil, la mer et trois magazines pour participer autant que possible à la préservation du milieu marin. J’essayais moi aussi de prendre ma part de responsabilité, de ne pas rester simple spectatrice de la dégradation de nos côtes.

Seize ans plus tard, on ne voit plus Laurent Ballesta dans Ushuaia. Il n’a toujours pas sa propre émission à la télévision, peut-être à cause de son accent du Midi ? C’est pourtant agréable pour les téléspectateurs de s’éloigner du « tout à la même sauce » dans les voix, encore faut-il exercer les oreilles à entendre les nuances, en écoutant la radio par exemple (sans regarder la vidéo sur internet)…

Laurent Ballesta n’est donc pas le Jacques Mayol du Grand Bleu dont l’hélium trafique les mouvements des cordes vocales : ne nous embarrassons pas des détails ici, de toute façon, Laurent respire des mélanges de gaz dans un recycleur qui n’ont aucun effet à long terme sur sa voix… C’est mathématique ? Et si ça ne l’est pas, il reste au fond, parce qu’on ne plaisante pas avec le matériel et les calculs : la vie de l’homme qui descend dire bonjour dans le noir au coelacanthe est en jeu.

Dangereux dirait une femme qui comprendrait mal ce besoin qu’elle qualifierait de pathologique d’aller approcher un « poisson dinosaure » peut-être mais pas bavard dans le monde du silence, et juste un poisson à peine plus grand qu’un mérou tropical. Laurent Ballesta a risqué sa peau pour lui, grelotté des heures dans l’eau froide – tu parles d’une passion pour un poisson ? – et jusqu’en Antarctique pour plonger sous la glace. Pourquoi tant de haine ?

Ou en pleine nuit en Polynésie parmi des centaines de requins excités ! Ce type est un malade, ou un héros ? Un biologiste, ça c’est sûr. Et si j’étais une amie de longue date, je lui demanderais encore : « mais Laurent, que cherches-tu toujours plus bas, à l’abri dans ta combinaison étanche BlancPain rouge sang des Dents de la mer ? ». Un mégalodon ?

Peut-être qu’il répondrait tout simplement « Les origines de la vie » ? Des bactéries dans les abysses, il suffit juste d’envoyer un robot faire un prélèvement d’eau qui pourra être analysée au microscope, les abysses, là où il fait plus noir encore, plus froid encore et où à la fin, il n’y a plus rien, que la mort… Alors qu’on a tout dans l’Hérault, la vie, la tortue marine, le dauphin bleu et blanc, le souffleur et même le requin pèlerin !

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