«

»

Imprimer ceci Article

Eloge de la vérité

Joyeux NoëlEn plus des journalistes et souvent des écrivains, « la vérité est un symbole que poursuivent les mathématiciens et les philosophes. Dans les rapports humains, la bonté et les mensonges valent mieux que 1000 vérités » selon Graham Greene. Oui, mais dépasser les apparences pour regarder la vérité en face a aussi ses vertus. Démonstration sur l’île aux secrets racontés par Alexandre Jardin, joyeux Noël ?

Il dit avoir mené l’existence d’un autre jusqu’à 46 ans, sans vivre vraiment, derrière son masque de rieur sans joie. Jusqu’à ce fameux big bang en 2011 : la publication du livre Des gens très bien qu’il compare au suicide littéraire du romancier qu’il était alors. « Sans doute faut-il mourir un peu pour renaître à soi » admet Alexandre Jardin.

Car dans cet ouvrage, il sort de l’ombre un lourd secret des Jardin : l’implication du grand-père dit le Nain Jaune, au sommet du pouvoir collaborateur de Vichy, dans la rafle du Vel d’Hiv ! Les 16 et 17 juillet 1942, à Paris sur ordre des nazis, furent arrêtées 13152 personnes dont 4115 enfants condamnées à périr dans le camp d’extermination d’Auschwitz. Douloureux passé qui fait partie de notre histoire…

Mais sur le chemin de la vérité hantée par les victimes d’un orgueil teinté de folie, la purge littéraire donne enfin vie à l’écrivain. Cette seconde naissance pour lui et ses enfants transforme alors radicalement ses rapports humains. Il n’est plus ce personnage qui jouait un rôle. Désormais, il refuse d’ignorer les « angles morts », ces non-dits qui empêchent d’être heureux. Et il s’entoure de gens qui ne craignent pas de regarder la vérité en face, même lorsqu’elle est terrible.

Vérité

Certes, à l’instar Des gens très bien, Joyeux Noël raconte les côtés les plus obscures de l’humanité. Pourtant, la vérité y apparaît magnifique et salvatrice du premier mot à la dernière photo. Il ne s’agit pas seulement de l’histoire (incroyable mais vraie) d’une femme venue secouer les consciences des habitants d’une île mais d’un véritable éloge de la vérité.

L’écrivain lui-même, avec un courage exemplaire, dévoile aussi bien sa feuille d’imposition que son corps en tenue d’Adam ou sa tête passée au scanner qui donne une image de son crâne en 3D ! Aucun doute, sous sa plume, Noël a quelque chose de plus vrai…

Extrait

« LE VRAI DANGER RESIDE TOUJOURS DANS LE TROP VISIBLE »

- Papa, tu resteras comme tous les hommes de l’île de votre génération un Français Libre, l’un de ceux qui osèrent dire non à Hitler !

- Non, pas du tout rectifia la voix fluette de la fille aînée d’Hippolyte avec un ton de défi.

- Pas du tout quoi ? s’enquit quelqu’un.

- Félicien a toujours admiré Hitler, précisa Norma dans la brume. Il en raffolait.

Labre vertCe nom de fer, gigantesque – Hitler -, sonnait comme une anomalie, un mot excessif dans cette famille habituée à se gausser de tout et à mâcher des termes rigolos. Hitler s’invitant chez les aimables Diskredapl, c’était le diable dans un film de Walt Disney ou Landru déboulant à Broadway.

A 34 ans, Norma était déjà ce qui sidère les époques : la grande liberté. Une cousine de la lumière. L’adresse de la franchise. Un silence d’une qualité inouïe se fit. Norma naissait à elle-même.

- Oui, notre Félicien raffolait d’Hitler, poursuivit-elle à l’abri du brouillard, à un point que cela se voyait sur sa figure. Avez-vous noté que la moustache de grand-père était identique à celle du Führer ?

Le Fürher maintenant… Ce mot cinglant, obscène, flottait dans l’air, en apesanteur. Norma continua :

- C’est en rentrant d’un voyage d’affaires à Nuremberg, en 1935, qu’il l’avait laissée pousser, cette moustache qu’il a toujours retaillée. La fascination de Félicien pour la joie du nazisme se voyait… comme une moustache au milieu du visage ! Tous, nous pouvions constater cet aveu silencieux mais nous feignions de l’ignorer. En nous figurant, bêtement, qu’un admirateur d’Hitler ne pouvait pas être un bon vivant plein d’humour. Pourquoi avons-nous accepté cet aveuglement étrange jusqu’à aujourd’hui ? Ce jeu fou qui est devenu notre manière de vivre ensemble… Voir sans voir.

Déquillée, la petite foule tanguait. L’énormité des paroles était telle que personne ne savait comment riposter. Norma avait éclairé l’évidence sous un jour imprévu, qui sabordait le statut quo de la famille. Keltoï faillit s’évanouir en songeant à Félicien. Son vieux camarade de pêche avait toujours affirmé que cette petite-fille-là, si critique dans ses opinions, c’était la dépréciation de tout. La chicane sous un chignon. L’horripilante manie de penser que ce qui est exact est forcément occulté. Une fieffée emmerdeuse en somme. Le père Kersauzon, d’habitude si disert, ne savait que rétorquer. Soudain, la vie ne se ressemblait plus.

En décapant la légende, la fille aînée d’Hippolyte venait de donner la main à l’ange du vrai.

Evoquer l’amour pour les garçons de l’ancêtre Népomucène n’eût pas moins jeté dans la sidération. Chacun s’interrogeait. Norma délirait-elle, animée par sa rage destructive, ou venait-elle de dire la simple vérité en montrant qu’une partie visible de leur existence était bien dérobée à leurs regards ? Il semblait insensé de saccager la mémoire de l’homme le plus généreux de l’île, très installé dans la considération de tous. Qui ici n’avait bénéficié de l’écoute de Félicien Diskredapl, de son soutien moral et financier ? N’était-il pas la probité même ?

Norma eut le courage de conclure :

- Si ce qui est le plus manifeste a été nié, combien d’autres choses avons-nous été capables de refouler ? Autrefois et aujourd’hui !

Les tics nerveux de Zinzin cessèrent Net. Gwen resta muette, le regard dilatée. Giflée par le vent qui administrait ses fortes claques, l’assistance frémissait d’émotion. La mer, au loin, bousculait les grèves. Sa longue fréquentation de Félicien portait Kelstoï à croire que Norma débloquait. Le père Kersauzon serrait désespérément sa vieille bible maculée de traces de chopes de bière. Qu’allait-on devenir si de pareilles affirmations demeuraient sans riposte ? Dans les lointains, un orage de combat préparait ses assauts. Sans répondre à Norma – ce qui eût signifié qu’elle avait été entendue et eût raffermi ses dires, la voix d’Hippolyte répéta en direction de la tombe :

IleVérité- Tu resteras pour toujours l’homme de la Résistance qui osa dire non à Hitler et qui, au péril de sa vie, transmit aux Alliés une bonne part des plans du mur de l’Atlantique en ayant l’air de travailler pour l’Allemagne. Sans toi, papa, sans ton habile double jeu financier, le débarquement en Normandie aurait échoué. Comme chaque homme ici de ta génération, tu as couru des risques ! Aujourd’hui, tu as droit à ta part de fierté. Face à ton île.

Kelstoï respira. Le prêtre aussi.

Hippolyte avait parlé avec fermeté.

Un nouveau silence enveloppa alors l’assistance éparpillée. Brûlante d’émoi, Norma n’avait pas conscience d’neregistrer toutes ses sensations. Comment aurait-elle soupçonné que cette scène cruciale, elle la revivrait 10 fois, chaque fois dans une lumière différente, et sous un angle inédit ? Elle n’était occupée qu’à inhaler cet instant irrévocable. Avec la fascinante impression que tout était vrai, que tout était exagérément réel. Elle, le cimetière embué, les réactions abasourdie de chacun, le tam-tam de son trouble qui cognait ses tempes.

Hippolyte ne pouvait envisager qu’on saccageât l’honneur de son nom qui était tout pour lui. Suffoquant, cet insulaire dans l’âme ne voyait même pas comment penser l’idée d’une trahison publique de son père. Mais l’héritier des Diskredapl avait beau se cramponner à ce qu’il venait d’affirmer haut et fort dans la bourrasque, la possibilité d’ignorer la nouvelle interprétation de la moustache de Félicien venait de s’éteindre. La vieille plaisanterie selon laquelle cette moustache courte n’avait été qu’une manière d’en refuser le monopole à Hitler ne tenait plus. Hippolyte le sentait bien. L’argument ne ferait plus jamais sourire. Jusqu’à cet instant, aucun Diskredapl ne s’était autorisé à faire le lien entre ce ticket de métro logé sous le nez de Félicien et son voyage à la grand-messe nazie de Nuremberg. Ces poils taillés en carré devaient être trop visibles pour avoir été perçus. Sans doute étaient-ils teintés d’une signification trop éloignée du tempérament jovial et farceur de Félicien. Un nazi ne devait-il pas être contraint dans ses attitudes et empreint d’un minimum de rigidité intellectuelle ou affective ? D’un coup, les paroles de Norma venaient de mettre à nu la passion des Diskredapl pour quiconque s’aventure sur la route excitante de l’inimaginable, fût-ce pour des motifs funestes. L’immense voile de la cécité familiale était sur le point de se détricoter – toujours appliqué à des secrets aussi affichés que cette foutue moustache. Si l’on tenait pour exacte l’affirmation de Norma…

ApocalypseSaisi de vertige et d’une gêne respiratoire – sans doute infime au regard de celle qui devait étouffer Félicien, songea Kelstoï – Hippolyte eut le sentiment que son pire rêve prenait corps. Dans ce cauchemar récurrent, une sorte d’apocalypse tranquille qui hantait ses nuits depuis un quart de siècle, le robinet des révélations claniques s’ouvrait d’un coup. Les moustaches étaient dénoncées, les murmures familiaux hurlés, l’escamoté recraché. L’égout du clan crevait à ciel ouvert, sans que personne en jugule le flot. Et l’on découvrait son autre visage, sa funeste complexité. Devant l’irrespirable, l’asthme d’Hippolyte se réveilla.

A l’abri du brouillard, Norma continua sur un ton qui trahissait une forme de joie fiévreuse à mettre en évidence ce qui s’était donné à voir et que l’on avait jusque là refusé.

Félicien n’a pu transmettre les plans des bunkers au gouvernement de Londres, s’il l’a jamais fait, que parce que sa banque, la nôtre, a bien assuré le financement d’une partie du mur de l’Atlantique. Oui, Félicien a contribué à séquestrer la France. En réalisant d’incroyables bénéfices dont nous allons tous hériter. Mais le plus jouissif pour lui – et juteux – fut sans doute de spéculer sur le quartier juif de Marseille, « libéré » de ses occupants en 43 par la Gestapo et la police française, puis réhabilité par la Diskredapl & Cie.

WaII

 

Autres articles intéressants...

Pourquoi les vaches ne peuvent-elles pas descendre les escaliers ?
Question insolite posée par le titre d’un ouvrage qui vient tout juste de sortir. Il en contient une foule d’autres sur l’espace, les animaux, l’alimentation, le corps humain, les dinosaures, etc. Leurs réponses ? Instructives et surtout, amusantes. Un livre p...
Pourquoi les flageolets ne sont-ils pas très distingués ?
Les flageolets sont des grains extraits de haricots. Cuisinés avec un bon gigot d’agneau, ils sont très appréciés, mais plutôt le week-end… (extrait du livre POURQUOI LES MOUCHES AIMENT-ELLES LES CROTTES ?)
Mon beau sapin, roi des médecins...
« Que j’aime ton écorce… ». Pourquoi pas ? Le sapin est bien le roi des forêts. En plus de nous éblouir et d’apaiser nos esprits lors des longues soirées d’hiver quand arrive Noël, il se transforme aussi en médecin. Et cette fois, c’est son écorce qui regorger...
Quand nos peaux bleues finissent en court-bouillon...
Pas de scoop ici, les ailerons de requins sont très recherchés pour la préparation d'une soupe à la mode en Asie. Ainsi, afin de ne jamais manquer de l'ingrédient essentiel à cette recette, quelques dizaines de millions de squales sont enlevés chaque année à l...

Lien Permanent pour cet article : http://merseaplanete.com/journalistes-eloge-verite/

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Vous pouvez utiliser les balises HTML suivantes : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>