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Des couronnes sur le récif

La flamme qui brille au fond de leurs yeux rouge sang, les épines dorsales triomphalement érigées sur un corps massif, la prestance des rascasses ne laisse jamais indifférent. Encore faut-il pouvoir les démasquer ! Gros plan sur ces reines du camouflage.

Qui pourrait se douter qu’il se tient là, dans l’ombre d’une excavation, trônant fièrement sur son royaume qu’il surveille d’un œil attentif ? Ce roi du récif qui semble faire grise mine avec sa gueule tombante, n’est autre que le chapon (Scorpaena scrofa), connu également sous le nom de grande rascasse rouge. Rouge comme l’étonnant manteau marbré qu’il arbore, une couleur de mauvais aloi pour un as du camouflage pourrait-on penser… Pas tant que ça en réalité puisque l’eau, qui agit comme un filtre sur la lumière absorbe les radiations de cette couleur dans les dix premiers mètres de profondeur. Le rouge disparaît et le chapon qui vit entre -10 et -200 mètres passe alors totalement incognito, tout de sombre bleu vêtu ! Juvénile, le chapon a un aspect cadavérique blanchâtre, alors qu’une fois mort, motifs et marbrures disparaissent et le corps du poisson devient uniformément rouge.

Presque invisible dans le décor, les talents du roi ne s’arrêtent pas là… Fréquentant préférentiellement les fonds rocheux couvert d’algues, le coralligène et les étendues de sable où poussent les herbiers de posidonies, le chapon -comme toutes les autres rascasses- porte des lambeaux cutanés sur tout le corps, ainsi que des tubercules aux allures de plumes au-dessus des yeux et des narines. La ressemblance est telle qu’il passe inaperçu, semblable à un petit rocher incrusté d’algues. Cette extraordinaire capacité à « se fondre dans le décor », appelée mimétisme, est commune à toutes les rascasses du genre Scorpaena… comme le caractère venimeux d’ailleurs ! En effet, elles appartiennent à la famille des scorpaenidés comptant deux autres genres : les Pterois, grâcieuses rascasses volantes des lagons de l’Indo-Pacifiques qui laissent de cuisantes douleurs à quiconque ose les frôler, et les non moins célèbres Synanceia, patibulaires poissons-pierres des récifs tropicaux dont le venin est particulièrement mortel pour l’homme. Donc, prudence aux épines des scorpaenidés surnommés -à juste titre- scorpions de mer ! 

Piètres nageuses

Les rascasses de nos côtes ne sont heureusement pas aussi redoutables que leurs cousines exotiques, leur venin est moins puissant… Néanmoins, inutile de les taquiner, elles n’aiment pas les caresses ! Ayant une confiance aveugle en leurs épines osseuses qui ne sont que de simples armes de défense, elles restent immobiles, feignant l’indifférence, et craignent rarement l’arrivée des plongeurs. Qu’une main s’approche, et la nageoire dorsale se hérisse immédiatement signalant au malotru de ne pas s’aventurer d’avantage sur un terrain miné… Effectivement : le lobe antérieur de la nageoire dorsale est muni de douze épines venimeuses, tout comme les premiers rayons des nageoires pelviennes et anales. Prudence donc, d’autant plus que le venin reste actif longtemps après la mort de l’animal !

Et la couronne d’épines du chapon, la plus grosse rascasse de nos côtes, pouvant atteindre 50 cm de long et peser jusqu’à 3 kilos, est certainement la plus à craindre. On reconnaît aisément le chapon car il est le seul à porter des lambeaux de chair sur sa mâchoire inférieure. Côté régime alimentaire, lui et les autres rascasses ne se cassent pas la tête… Chassant à l’affût, et la nuit de préférence, elles se contentent de happer sans vergogne tout ce qui passe à leur portée : crustacés, blennies et gobies…ne font pas un pli. Partisanes du moindre effort ? Oui, car les rascasses sont peu douées en matière de natation ! Contrairement aux poissons pélagiques qui vivent en pleine eau, leur vessie natatoire (poche de gaz enrichi en oxygène qui assure la flottaison) disparaît à l’âge adulte. Elles sont tout de même capables de vives accélérations, mais ne sont guère endurantes… Il suffit de les importuner pour qu’elles filent rapidement, et finissent par se poser à peine quelques mètres plus loin, dans un coin plus tranquille.

La livrée bariolée des rascasses des côtes françaises est toujours orientée vers le rouge, avec des variantes dans les tons jaune, rose, orangé et brun. Toutes ces colorations sont communes aux différentes espèces : les identifier n’est pas toujours une mince affaire ! Mais cette pigmentation est un avantage car elle est particulièrement bien adaptée aux fonds coralligènes de Méditerranée. Par ailleurs, les rascasses muent régulièrement, environ toutes les quatre semaines. Cette desquamation de la peau permet à l’animal de se débarrasser des micro-organismes et des algues qui s’y étaient fixés.

La reproduction des rascasses a lieu dés le printemps, en avril-mai, et s’étend jusqu’en août, voire en septembre pour certaines espèces. Elle donne lieu à la ponte de 200 000 œufs, qui sont protégées dans une gangue gélatineuse. Lors de l’éclosion, les larves sont pélagiques dans un premier temps donc leur vie n’est pas encore limitée au substrat.

Petites reines

A côté du chapon que l’on rencontre en Méditerranée jusqu’au détroit de Gibraltar, et en Atlantique du Cap Vert au Sénégal en remontant jusqu’au Pas-De-Calais, d’autres rascasses fréquentent les eaux du littoral français. Les plus communes sont certainement la rascasse brune ou rascasse porc, et la petite rascasse rouge ou rascasse pustuleuse.

La rascasse brune (Scorpaena porcus), parfois rouge (!), vit elle aussi en Méditerranée, dans l’Atlantique Est (du Sénégal au Golfe de Gascogne) mais s’aventure rarement dans la Manche. De couleur sombre, elle porte sur chaque flanc une ligne latérale blanche et trois bandes noires, pas toujours très distinctes, sur la queue. Les diverticules situés au-dessus de ses yeux sont particulièrement hauts et développés. C’est l’espèce la plus abondante dans les herbiers de posidonies méditerranéens. Elle se nourrit surtout de crabes, et de temps en temps de gobies. Bien qu’elle préfère les zones exposées à la lumière, elle reste difficile à repérer. Son corps, assez trapu, peut peser jusqu’à 850 grammes pour une taille allant de 15 à 30 centimètres.

 

La rascasse pustuleuse (Scorpaena notata) est la plus petite rascasse de nos côtes avec ses quinze centimètres. Contrairement à sa cousine la rascasse brune, elle porte des couleurs rouges, plus vives et possède moins de lambeaux cutanés sur la tête, de plus petits diverticules au-dessus des yeux et une bande claire à l’arrière de la tête. Elle préfère les lieux obscurs, à l’abri dans les cavités du récif. Aussi, la retrouve-t-on en profondeur, entre 30 et 700 mètres de profondeur en Méditerranée et en Atlantique, du Golfe de Gascogne au Sénégal.

15 cm à peine, moins trapue que les rascasses brune et pustuleuse, la rascasse de Madère (Scorpaena maderensis) porte deux petits lambeaux de peau blancs sous le menton. Elle est bien plus rare en Méditerranée, où on ne la rencontre que localement et surtout dans l’Ouest. En dehors de la Grande Bleue, la rascasse de Madère fréquente aussi bien les cavités que les zones éclairées jusqu’à 40 m de fond dans les eaux de l’Atlantique : du Sénégal au Sud de l’Espagne, en passant par les Canaries et … Madère bien sûr ! Plutôt beige clair, marbrée de brun, la rascasse de Madère porte une bande sombre sur le pédoncule caudale, et une seconde sur la queue.

 

Des rascasses peuplent également l’obscurité des profondeurs où l’apnéiste n’a plus sa place… Parmi elles, la rascasse élancée ou rascasse rose (Scorpaena elongata), d’environ 50 cm, qui vit par -100 à -600 mètres depuis la Méditerranée dans le sud de l’Espagne, jusqu’en Afrique tropical.

Brun rougeâtre à rose orange, portant de nombreux points marrons sur les nageoires, et une grosse tâche noire, la rascasse à nageoires ponctuées (Scorpaena stephanica), mesurant 30 à 40 cm, est plutôt une espèce subtropicale que l’on rencontre en Afrique tropicale entre 80 et 600 m de profondeur. Celle-ci a pourtant déjà été signalée en Méditerranée.

Toujours en Espagne et au Portugal, la rascasse oriflamme (Pontinus kuhlii) d’une vingtaine de cm vit dans les fonds allant de 100 à 450 mètres. Enfin, la plus petite de toutes, la rascasse scorpine ou rascasse de loppé (Scorpaena loppei) d’une petite dizaine de centimètres se rencontre en Méditerranée occidentale entre -100 et -200 mètres, et en Atlantique de la Manche jusqu’en Afrique subtropicale.

Evidemment, les scorpaenidés ont aussi élu domicile dans nos DOM-TOM : vous pourrez ainsi côtoyé le poisson vingt-quatre-heures ou rascasse tâcheté (Scorpaena pulumieri) et le poisson-scorpion récifal (Scorpaenodes caribbaeus) en mer des Caraïbes, et ne toucher que des yeux les rascasses volantes (Pterois volitans) et le poisson-pierre (Synanceia horridaSynanceia verrucosa) dans le Pacifique. Mais leurs piqûres sont bien plus dangereuses que celles de nos douces rascasses de métropole…

Rascasses – chapon, rascasse pustuleuse et rascasse brune – sont des poissons de roche plutôt solitaires qui restent incontournables dans les plus beaux diaporamas de photographies… comme dans les plats typiques que sont la soupe et la bouillabaisse !

Caroline Lepage (dossier publié en Mars 2004 dans le No 156 du magazine Apnéa)

Focus La rascasse blanche

Elle est l’un des ingrédients de la bouillabaisse marseillaise… Mais, ne vous y trompez pas ! La rascasse blanche -en réalité, l’uranoscope (Uranoscopus scaber) de son vrai nom- n’est absolument pas un scorpénidé mais un membre de la famille des vives. Comme elles, ce poisson au dos brun et au ventre blanc, d’une trentaine de centimètres vit enfoui dans le sable, ne laissant apparaître que ses yeux globuleux, pour attendre sagement les petits poissons et invertébrés dont il se nourrit. En matière défensive, il n’a rien à envier aux « vraies » rascasses puisqu’il est également armé d’épines operculaires venimeuses. Plus facile à observer la nuit, en Méditerranée et dans le nord du Golfe de Gascogne dés 5 mètres de fond, il faut pourtant avoir un œil averti pour le surprendre sous le sable. D’autant plus, que délogé de sa cachette, il est très dynamique…

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